Exercices pratiques de leadership.
Il est six heures du matin à Ambohimasoha. La cour de la communauté résonne du chant du coq. Aline balaie. Personne ne regarde. Personne n’applaudit. Et pourtant, tout commence là.
Ce que nous vivons ici n’est pas seulement une expérience communautaire : c’est une véritable leçon de leadership à rebours des modèles dominants.
Il y a des lieux où l’on apprend sans qu’aucun cours ne soit dispensé.
À Ambohimasoha, au sein de la communauté Saint-Joseph, nous pensions observer une vie communautaire. Nous avons découvert bien davantage : une manière d’exercer le leader ship.
Cette gouvernance déployée à Ambohimasoha nous a souvent rappelé le film
« Des hommes et des dieux ».
Non pas pour le drame, ni pour l’héroïsme spectaculaire, mais pour cette autorité silencieuse, profondément enracinée, qui se déploie dans le quotidien le plus humble.
Dans le film, les moines de Tibhirine ne dirigent pas par la peur ni par la contrainte. Ils sont présents, écoutent, discernent, décident ensemble, dans une fidélité exigeante à leur mission et aux hommes qui les entourent.
Le prieur n’impose pas : il garantit un cadre, il fait place à la parole, il porte la responsabilité finale sans jamais écraser les consciences.
Ce que nous observons ici dépasse largement le cadre religieux. Toute personne en responsabilité – chef d’établissement, responsable associatif, manager, parent – peut s’y reconnaître.
Toute ressemblance avec des faits ou des personnages existants serait purement fortuite.
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Dans les organisations, le mot gouvernance est partout : manuels de management, conférences TED, consultants en série, formation continue, modèles importés… et pourtant, sur le terrain, combien d’équipes fatiguées, désabusées, contrôlées plus qu’accompagnées ?
Autoritarisme, décisions descendantes, information verrouillée, reporting excessif, objectifs hors-sol… La question n’est plus comment diriger, mais pourquoi tant de gouvernances échouent à faire grandir ceux qu’elles prétendent conduire ?
« – D’ailleurs, dans ces organisations, on peut se demander si le ou la “chef·fe” est réellement heureux(se) dans une mission qui ressemble parfois davantage à une charge subie – ou à un poste à fort rendement financier. »
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De nombreux experts es-management font référence à la gouvernance des organisations religieuses et plus spécifiquement à celle des monastères où l’application de la règle de Saint Benoit sert de référence (cf. la conférence de Dom Didier LEGALL, aux journées nationales de la FNOGEC à Pau (disponible sur youtube : https://youtu.be/ag4LUiJSsuo?si…)). Aline, quant à elle, lit davantage la règle de Saint Augustin en sa qualité d’ancienne Augustine.
Forts de notre immersion dans une structure religieuse, l’article de cette news letter invite à la réflexion sur les modalités de gouvernance.
Être chef ou faire le chef ?
Être responsable ou jouer le rôle de chef ?
Être garant d’un cadre ou incarner ce cadre ?
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Cette distinction, théorisée depuis longtemps, trouve ici à Ambohimasoha une incarnation saisissante. Au cœur de la communauté Saint-Joseph, nous avons rencontré Aline, Supérieure de la communauté , à l’allure débonnaire, qui ne parle jamais de pouvoir mais de service et agit constamment avec une autorité juste.
Ici, la gouvernance n’est pas une technique, mais une cohérence entre paroles, actes et intentions.
- Une autorité qui tient le cadre sans écraser
Ici, l’autorité ne se négocie pas, ne se justifie pas sans cesse, ne s’impose pas par la force. Elle s’exerce avec calme et constance.
Dire non, clairement, sans brutalité.
Rappeler la loi quand elle protège.
Poser des limites sans jamais humilier.
Nous l’avons entendu répondre, sur un ton neutre et ferme :
– « Non, ce n’était pas mieux avant. »
– « Je ne comprends pas ce que tu dis. »
– « Non, ce n’est pas l’heure. »
Et lorsque la situation l’exige, rappeler la règle avec fermeté, y compris face à des faits graves, comme des violences conjugales par un des personnels.
La bonté n’efface pas l’exigence. Elle la rend audible.
- Une exemplarité qui précède la parole.
Avant de diriger, elle sert.
Avant de parler, elle agit.
Balayer la cour à l’aube.
Sortir les oies vers la rizière.
Préparer les repas, nettoyer, réparer, travailler dès cinq heures du matin, bien avant le lever de la communauté.
L’autorité ne se construit pas dans le discours, mais dans la cohérence silencieuse entre les gestes les plus humbles et la responsabilité exercée.
- Un discernement vivant, jamais mécanique
Gouverner n’est pas appliquer des règles à la lettre.
C’est lire le réel, jour après jour.
Savoir quand la règle protège… et quand elle enferme.
Adapter l’organisation d’une journée.
Annuler une réunion lorsque les conditions ne sont plus justes.
Autoriser une absence exceptionnelle.
Sortir du silence du petit-déjeuner quand le besoin de parole se fait sentir.
Le cadre existe, mais il reste au service des personnes.
Le discernement prime sur l’automatisme.
- Une gouvernance incarnée
Dans cette manière de gouverner, le « je » s’efface devant le « nous ».
Il n’y a pas de posture à jouer, pas de rôle à tenir.
Seulement une fidélité à soi, à la communauté, et à une mission.
Gouverner ainsi, c’est tenir debout ensemble, sans bruit, sans mise en scène.
Une autorité qui ne crie pas.
Qui ne s’impose pas.
Mais qui se reconnaît.
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Quelle joie de regarder Aline !
Diriger apparait finalement assez simple.
La gouvernance dont nous sommes témoins ne se contente pas de gérer l’existant. Elle anticipe, sécurise, protège les plus fragiles, prépare l’avenir — jusque dans des choix concrets d’autonomie et de solidarité.
Nous confirmons nos convictions :
l’autorité ne crie pas.
l’autorité ne s’impose pas.
l’autorité se reconnaît.
Gouverner n’est ni une robe, ni un rôle, mais une cohérence entre ce que l’on dit, ce que l’on fait et ce que l’on sert.
En ce début d’année, c’est sans doute le vœu que nous formulons :
que davantage de communautés, d’équipes, d’institutions découvrent cette manière-là de tenir debout ensemble.
- Et si nos managers, directeurs, chefs de tout poil avaient quelque chose à apprendre d’une sœur malgache ?
- Et vous, quelle autorité exercez-vous aujourd’hui ?
Celle qui contrôle… ou celle qui fait grandir ?
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Je vous laisse le soin de mieux découvrir Aline en écoutant ses réponses à ces quelques questions dans la publication suivante :
- Aline, pouvez-vous vous présenter ?
- Vous êtes supérieure de la communauté, quel est le rôle de la supérieure ?
- Comment exercez-vous la responsabilité de Supérieure de la communauté St Joseph ?
- Avez-vous une référence, un père spirituel ?
- Quelle est la qualité première d’une sœur supérieure ?
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texte de référence choisie par Aline
Livre d’Isaïe -42 –
- 01 Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur. J’ai fait reposer sur lui mon esprit ; aux nations, il proclamera le droit.
- 02 Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton, il ne fera pas entendre sa voix au-dehors.
- 03 Il ne brisera pas le roseau qui fléchit, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit, il proclamera le droit en vérité.
- 04 Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas, jusqu’à ce qu’il établisse le droit sur la terre, et que les îles lointaines aspirent à recevoir ses lois
- […]




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