
À 80 ans, Sœur Laurentine est l’une des mémoires vivantes de la congrégation des Sœurs de l’Assomption à Madagascar.
Institutrice, missionnaire, responsable régionale (appelée aujourd’hui provinciale) pendant six ans, elle a traversé les grandes transformations du pays depuis les années 1970.
À Ambohimahasoa, ses longues prises de parole racontent une vie faite de fidélité, de service et de confiance.
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Dans la région de Fianarantsoa, certaines personnes surprennent plus que d’autres. Des rencontres donnent l’impression de traverser un morceau d’histoire. La rencontre avec Sœur Laurentine est de celles-là.
Sœur Laurentine parle avec simplicité, mais avec une mémoire étonnante. Les dates surgissent, précises, comme des balises sur le chemin de sa vie.
« – C’est peut-être le don que le Seigneur m’a donné », dit-elle en souriant. « – En tout cas, il ne m’a pas donné celui des maths ! », ajoute – t -elle en éclatant de rire.
Une vocation née très tôt.
Sœur Laurentine, originaire d’Ambositra, se souvient très bien du moment où elle a senti naître l’appel.
Elle avait douze ans, lors d’une « croisade eucharistique » aujourd’hui appelée « mouvement eucharistique des jeunes ». Dans sa région, les chrétiens pratiquants étaient peu nombreux. Très tôt, elle ressent le désir d’aider les communautés à prier et à vivre leur foi.
Il n’était pas possible de célébrer chaque dimanche la messe dans les villages isolés. Aussi, les communautés étaient – elles invitées à vivre un temps de communion spirituelle.
La foi était déjà au cœur de la vie familiale. Chaque soir, la famille se rassemblait pour prier. Une prière revenait souvent : celle pour la vocation des prêtres et des religieuses.
Un jour, une question s’est imposée à elle :
« On prie pour les vocations… mais faut-il attendre que quelqu’un d’autre y réponde ? »
Cette question deviendra un chemin de vie.
Une jeunesse marquée par la responsabilité.
Le chemin n’a pourtant pas été immédiat.
Alors qu’elle devait entrer dans la vie religieuse à dix-huit ans, sa maman, âgée de 41 ans, meurt en mettant au monde son dixième enfant.
Sœur Laurentine, l’aînée de la famille, devient alors la maman de substitution. Pendant deux ans, elle s’occupe de ses frères et de ses sœurs. Cette expérience marquera profondément sa vie.
Elle évoque aussi avec gratitude une femme du village qui s’occupait des jeunes filles missionnaires. Celle-ci l’a soutenue et accompagnée dans ces années difficiles devenant pour elle un précieux soutien.
Entrée à la communauté, elle sera invitée à reprendre ses études pour obtenir, après un premier échec, le brevet.
Elle se souvient des actions conduites auprès des jeunes pour vivre la charité : chaque jeune devait s’occuper d’un quartier pauvre ! Cet esprit de générosité augustinien l’a fortement imprégné.
L’épreuve des années 1972.
Lorsque Sœur Laurentine commence sa mission d’institutrice, Madagascar traverse les événements de 1972 (1). Le système scolaire est bouleversé et beaucoup de familles quittent les écoles catholiques.
Dans l’école où Sœur Laurentine enseigne, les effectifs passent brutalement de 320 élèves à 120. Face à cette situation, l’évêque demande aux religieuses d’aller visiter les villages pour rejoindre les enfants partis à l’école publique.
Commence alors une mission étonnante.
Chaque semaine, Sœur Laurentine part sur les routes, parfois à pied, parfois en taxi-brousse, portant un matériel de projection et, sur la tête, un groupe électrogène pour expliquer la catéchèse dans les villages.
Elle parcourra ainsi les campagnes pendant plusieurs années en attendant les enfants au pied de l’arbre.
Une mission auprès des jeunes.
Toute sa vie religieuse sera profondément marquée par la catéchèse et l’accompagnement des personnes et plus particulièrement les jeunes.
Elle s’engage notamment dans le Mouvement Eucharistique des Jeunes très présent dans ce diocèse fondé par les Jésuites, pionniers de l’Evangélisation, dit-elle.
L’empreinte des missionnaires Jésuites, dont celle du Père BERTIEUX (2) est très présente dans la réalisation de la mission de Sœur Laurentine avec une dévotion au Sacré Cœur de Jésus et l’apostolat de la prière.
Dans les villages, elle accompagne les enfants, puis les jeunes couples lorsqu’ils se marient, dans une spiritualité inspirée par l’esprit ignatien.
La mission n’est pas seulement religieuse : elle est aussi éducative et sociale.
Une responsable qui ne se sentait pas prête.
Un jour pourtant, une demande inattendue lui est faite : devenir responsable régionale de la congrégation à Madagascar.
Sa première réaction sera de refuser.
« – Je n’ai jamais pensé à cela », raconte-t-elle. « Je ne suis pas à la hauteur. »
La supérieure générale et sœur Laurentine se quittent et vont chacune, à la demande de la supérieure, se donner le temps de la prière pour discerner.
Deux jours plus tard, avec une volonté de disponibilité aux demandes du Seigneur, elle accepte.
Elle assumera cette responsabilité pendant six années.
Une fidélité aux racines
Dans son parcours de vie religieuse, elle a vécu la fusion entre la congrégation des sœurs Augustines et celle des sœurs de l’Assomption. Fusion qui a été précédée de temps d’immersion dans différentes communautés pour de nombreuses sœurs.
Durant ces différentes missions, Sœur Laurentine a découvert la France et est même passée par Issoudun, ville mondialement connue … des Berrichons et encore plus après ces dernières élections municipales.
Pour elle, peu d’hésitation, la spiritualité de l’Assomption plonge ses racines dans la tradition augustinienne :
« – Chez les Augustines, on parlait de communion fraternelle. À l’Assomption, on parle d’esprit de famille. »
« Soyez heureuses du choix que vous avez fait ».
Quels conseils donnerait-elle aujourd’hui aux jeunes religieuses ?
Sa réponse est simple et profonde. D’abord, être heureuses du choix qu’elles ont fait. Ensuite, rester disponibles à ce que Dieu demande à travers les responsables de la communauté.
« – Quand on a bien discerné sa vocation, il ne faut pas regretter. Il faut rendre grâce. »
Simplicité, souci des pauvres, sens spirituel, tels seraient les mots offerts aux postulantes.
La quête de l’eau.
Parmi les œuvres réalisées qui lui tiennent le plus à cœur, il y a une réalisation très concrète : l’arrivée de l’eau courante à Ambohimahasoa.
Pendant longtemps, les élèves et les sœurs devaient aller chercher l’eau en portant les lourds bidons jaunes.
Dans les années 1990, avec le soutien d’une O.N.G et l’appui du sous-chef de district, un projet de canalisation réalisé à la seule force des bras d’une distance de neuf kilomètres est lancé.
Mais le combat n’est jamais totalement terminé.
Aujourd’hui encore, la communauté doit défendre le droit de propriété de la source face à certaines pressions politiques. Toute la ville d’Ambohimahasoa ne bénéficie pas encore d’une eau courante de qualité.
« Les petites gens ont travaillé pendant deux ans pour ramasser les matériaux et construire le réseau », rappelle-t-elle, « – il faut respecter l’histoire et l’œuvre accomplie »
Pour elle, cette eau représente bien plus qu’un équipement : c’est une question de justice.
Un regard inquiet sur l’avenir.
Quand elle parle de Madagascar d’aujourd’hui, son regard devient plus grave, elle observe un appauvrissement progressif du pays, à la fois matériel et spirituel.
Depuis les événements de 1972, dit-elle, les structures éducatives et religieuses ont profondément changé. « – Autrefois, l’apprentissage de la lecture passait par la lecture des textes du Dimanche. On lisait chaque jour un début de texte du nouveau testament pour apprendre à lire. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes connaissent moins les racines de la foi. »
Et sur l’avenir du pays, dont elle rappelle que 80 % de la population est paysanne, elle confie avec franchise :
« –L’avenir me parait sombre… mais il faudrait que quelque chose change et avoir le souci du bien commun ! »
« Je suis fière d’être moi-même. »
À la fin de la conversation, une phrase résume peut-être toute sa vie. Quand on lui demande ce dont elle est la plus fière, elle répond simplement :
« – Je suis fière d’être moi-même. »
Elle explique qu’elle a toujours essayé d’accueillir les événements tels qu’ils venaient, en faisant confiance à Dieu.
Et lorsqu’elle regarde le chemin parcouru, elle dit simplement :
« – Je rends grâce. »
Sur les collines de Fianarantsoa, Sœur Laurentine continue aujourd’hui de transmettre auprès des novices la mémoire d’une congrégation missionnaire, simple et proche des pauvres.
Une mémoire précieuse pour celles et ceux qui poursuivent la route.
Merci Sœur Laurentine pour cette rencontre et la réflexion ouverte et offerte.
(1) Les événements politiques, une révolution populaire majeure, dite « Mai 72 » ou « ROTAKA », marquée par des grèves étudiantes et des manifestations massives contre le régime néocolonial du président Tsiranana, entraînent une transformation radicale du système scolaire.
(2) Saint Jacques Berthieu (1838-1896) est un prêtre jésuite français, missionnaire à Madagascar, considéré comme le premier martyr de l’île. Canonisé en 2012 par Benoît XVI, il est resté fidèle à sa foi malgré la rébellion des Menalamba en 1896, refusant d’apostasier avant d’être exécuté.


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