Chronique de 15 jours ordinaires pour une mission extraordinaire.
Tout a commencé par un moment très important à AMBOHIMAHASOA : la Journée internationale de la Femme. Malgré la pluie, dans les rues de la ville, les femmes des nombreux quartiers ou mouvements ont défilé avec leurs couleurs, leurs chants et leurs danses. La fête est collective. On marche, on chante, on se rassemble.
Dans les rizières, une autre réalité apparaît : le début des moissons. Pas de machines sophistiquées. Le travail se fait à la force des bras, dans les champs. Cette proximité avec la terre rappelle combien la vie ici dépend encore directement du rythme des saisons.
Au collège Saint-Joseph, l’année 2026 est particulière : l’établissement fête ses 100 ans d’existence. Les premières célébrations ont commencé avec un spectacle de théâtre préparé par les enseignants. L’énergie des élèves et de la communauté éducative donne déjà le ton : cette année anniversaire promet d’être belle.
À l’école et au collège, nous expérimentons aussi une autre manière d’apprendre le français. Avec les élèves, nous chantons, jouons, lisons, dessinons, faisons du sport, parlons, discutons, mimons . La langue devient un terrain d’exploration vivant. On découvre vite que l’on apprend souvent mieux quand le corps et la joie participent.
Un autre moment très important avec la fête de Sainte Marie-Eugénie, fondatrice de la communauté des religieuses de l’Assomption.
Les sorcières de la nuit : la peur comme langage social !
Après les recommandations quant aux dangers que présentent les Sirènes de Manakara , ce sont d’autres récits qui ont retenu notre attention, cette fois autour d’un repas partagé au sein de la communauté : les mpamosavy ou les sorcières.
Elles sortiraient la nuit, entre 23 h et 3 h du matin.
Ce sont, dit-on, des femmes ordinaires, connues de tous, frappées par un sort maléfique. Elles mènent une vie normale le jour, sans que leurs familles, ni même leurs époux, ne sachent réellement ce qu’il en est. Seule la rumeur du village les désigne.
La nuit venue, elles danseraient dévêtues sur le perron des maisons, dans les rues ou sur les tombeaux disséminés sur les flancs des collines.
Ces présences invisibles, loin d’être marginales, nous ont été confirmées par plusieurs enseignants du collège Saint-Joseph. Elles révèlent la manière dont la communauté pense les frontières entre le visible et l’invisible, entre le monde des vivants et celui des morts.
On nous rappelle que ces figures ne sont pas seulement des sources de peur : elles participent aussi à une régulation sociale. Elles rappellent que les tombeaux sont des espaces chargés de sacré.
Ces récits de sorcières , s’ils participent à la cohésion sociale, peuvent aussi parfois devenir sources d’injustice lorsqu’ils désignent une personne réelle.
🌿 Pape François – Discours aux peuples autochtones (Amazonie, 2019)« Vos mythes, vos récits, vos rites ne sont pas des superstitions à effacer, mais des chemins de sens à écouter. »
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👉 Dans le prochain épisode, nous quitterons la peur pour entrer dans la mémoire. Car à Madagascar, les morts ne sont jamais absents.
Appliquant scrupuleusement les recommandations des organismes de formation, le coach -junior que je suis , a souvent cherché à « agir » sur les croyances, ces représentations tenues pour vérités, avec l’ambition de permettre à chacun de devenir pleinement soi ! Et si c’était une erreur ?
A quoi et à qui croyez-vous ?
Madagascar est une île où les croyances ne se cantonnent pas à un passé lointain : elles vibrent encore aujourd’hui dans la vie quotidienne, dans les rites, dans les échanges, dans la façon dont les gens racontent le monde et donnent sens à leurs relations humaines, sociales et environnementales.
Ces croyances sont probablement le fruit d’un long processus historique, marqué par des vagues d’implantations religieuses successives, de l’animisme ancestral au christianisme introduit par des missionnaires au XIXᵉ siècle.
Le sujet des croyances revient assez souvent, avec un sourire nous concernant, avec beaucoup de sérieux pour nos hôtes. Ici, à Madagascar, ces présences invisibles ne sont pas de simples récits folkloriques : elles circulent, s’énoncent, se transmettent et façonnent la manière d’habiter le monde. Ce sont des sujets très sérieux qu’il convient de respecter.
À notre arrivée, nous l’admettons volontiers, notre culture occidentale était teintée de scepticisme voire d’un sentiment caché de supériorité . Mais être accueillis sur une terre étrangère, c’est aussi, nous l’a-t-on souvent rappelé, accepter d’entrer dans une culture sans la juger, en laissant de côté nos grilles de lecture rationnelles. Notre vision peut parfois obscurcir ce que d’autres savent depuis longtemps.
Les sirènes de Manakara : quand la mer regarde l’homme !
La nuit, à Manakara, l’océan ne se voit presque plus. Il se devine. On l’entend respirer. Et dans ce souffle, certains entendent des voix.
Avant même notre escapade à Manakara, nous avions été mis en garde, des avertissements sérieux, répétés, précis : attention aux sirènes !
« Prenez garde. Elles peuvent vous attirer, surtout les hommes, dans les profondeurs et ne vous relâcher que plusieurs jours, semaines ou mois plus tard. »
Ces créatures, nous disait-on, sortent de l’eau, dansent, captent l’attention, séduisent. De vives recommandations accompagnaient ces récits :
ne pas se rendre au bord de la mer vêtu de rouge,
éviter de s’y rendre après avoir mangé de la viande de porc.
Des attitudes considérées comme néfastes, susceptibles de troubler l’équilibre invisible entre l’humain et l’océan.
Dans ces paroles se lit une vision profondément relationnelle de la nature. L’océan Indien, n’est pas un simple décor ou une ressource : elle est habitée, puissante, susceptible de répondre aux comportements humains.
Des anthropologues ont montré combien, dans les cultures malgaches, les éléments naturels – mer, forêt, montagne – sont pensés comme des espaces traversés par des forces invisibles, héritées d’un fond animiste ancien.
À Madagascar, même en cette période de Carnaval de Dunkerque, les croyances ne relèvent pas du folklore . Elles structurent le quotidien, orientent les comportements, relient les générations.
Poème des élèves de 3ᵉ – Collège Saint-Joseph d’Ambohimahasoa
Sur les ordinateurs portables et les chaises de la classe, Sur les cahiers usés et la table percée, Sur les murs de ma chambre et mes chaussures préférées, Sur la feuille des arbres,
Sur la terre rouge et les montagnes, Sur la rivière, l’encre et la lettre, Sur le tableau, le cahier, le manège de la fête, j’écris ton nom.
Sur le livre sacré et la lumière, Sur le royaume intérieur, les souvenirs d’enfance, Sur les racines et les rêves encore fragiles, j’écris ton nom.
Et par le pouvoir d’un mot, nous répondons à la question. Nous partageons l’amour. Nous acceptons l’autre. Nous apprenons. Nous cherchons à connaître. Nous sommes nés pour dire, pour prononcer, pour nommer.
Amour. Amitié. France. Madagascar.
Ce poème a été écrit en classe de 3ᵉ au collège Saint-Joseph d’Ambohimahasoa, à partir d’un travail d’écriture à la manière dePaul Éluard. Chaque vers porte une voix, une main, un regard. Chaque mot dit quelque chose de plus grand que lui.
Ici, les élèves n’imitent pas un poème. Ils s’en emparent. Ils écrivent pour comprendre. Ils écrivent pour relier. Ils écrivent pour exister ensemble.
Parce que l’école est aussi un lieu où l’on apprend à nommer ce qui compte.
100 jours à Madagascar… et déjà contaminés (par la réalité)
Un document à partager. Une aventure à ressentir. Une mission à encourager.
100 jours. 12 semaines loin de la famille, loin des repères, des agendas surchargés et du confort occidental. Trois mois immergés à Ambohimahasoa, au cœur de la communauté Saint-Joseph, entre école, collège, vie communautaire, prière, riz, poussière, sourires… et réalité brute.
Ce document retrace nos premiers pas de mission :
des visages plus parlants que des discours,
une éducation qui se vit debout, serrés, parfois sans tables… mais jamais sans espérance,
une communauté simple, joyeuse, inventive, profondément humaine,
et cette question qui nous travaille déjà : qu’est-ce qui compte vraiment quand on n’a presque rien ?
Ce n’est ni un reportage touristique, ni un rapport d’activités, ni un bilan institutionnel. C’est un témoignage de terrain, sincère, parfois dérangeant, souvent lumineux. Un document qui ne laisse pas indemne… et qui interroge nos certitudes bien installées.
Regarder ce document, c’est entrer dans la mission. S’inscrire au blog, c’est accepter d’en être un peu partie prenante.
Alors, simple curiosité… ou début d’un déplacement intérieur ?
Il est six heures du matin à Ambohimasoha. La cour de la communauté résonne du chant du coq. Aline balaie. Personne ne regarde. Personne n’applaudit. Et pourtant, tout commence là.
Ce que nous vivons ici n’est pas seulement une expérience communautaire : c’est une véritable leçon de leadership à rebours des modèles dominants.
Il y a des lieux où l’on apprend sans qu’aucun cours ne soit dispensé.
À Ambohimasoha, au sein de la communauté Saint-Joseph, nous pensions observer une vie communautaire. Nous avons découvert bien davantage : une manière d’exercer le leader ship.
Cette gouvernance déployée à Ambohimasoha nous a souvent rappelé le film « Des hommes et des dieux ».
Non pas pour le drame, ni pour l’héroïsme spectaculaire, mais pour cette autorité silencieuse, profondément enracinée, qui se déploie dans le quotidien le plus humble.
Dans le film, les moines de Tibhirine ne dirigent pas par la peur ni par la contrainte. Ils sont présents,écoutent, discernent, décident ensemble, dans une fidélité exigeante à leur mission et aux hommes qui les entourent. Le prieur n’impose pas : il garantit un cadre, il fait place à la parole, il porte la responsabilité finale sans jamais écraser les consciences.
Ce que nous observons ici dépasse largement le cadre religieux. Toute personne en responsabilité – chef d’établissement, responsable associatif, manager, parent – peut s’y reconnaître.
Toute ressemblance avec des faits ou des personnages existants serait purement fortuite.
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Dans les organisations, le mot gouvernance est partout : manuels de management, conférences TED, consultants en série, formation continue, modèles importés… et pourtant, sur le terrain, combien d’équipes fatiguées, désabusées, contrôlées plus qu’accompagnées ?
Autoritarisme, décisions descendantes, information verrouillée, reporting excessif, objectifs hors-sol… La question n’est plus comment diriger, mais pourquoi tant de gouvernances échouent à faire grandir ceux qu’elles prétendent conduire ?
« – D’ailleurs, dans ces organisations, on peut se demander si le ou la “chef·fe” est réellement heureux(se) dans une mission qui ressemble parfois davantage à une charge subie – ou à un poste à fort rendement financier. »
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De nombreux experts es-management font référence à la gouvernance des organisations religieuses et plus spécifiquement à celle des monastères où l’application de la règle de Saint Benoit sert de référence (cf. la conférence de Dom Didier LEGALL, aux journées nationales de la FNOGEC à Pau (disponible sur youtube : https://youtu.be/ag4LUiJSsuo?si…)). Aline, quant à elle, lit davantage la règle de Saint Augustin en sa qualité d’ancienne Augustine.
Forts de notre immersion dans une structure religieuse, l’article de cette news letter invite à la réflexion sur les modalités de gouvernance.
Être chef ou faire le chef ? Être responsable ou jouer le rôle de chef ? Être garant d’un cadre ou incarner ce cadre ?
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Cette distinction, théorisée depuis longtemps, trouve ici à Ambohimasoha une incarnation saisissante. Au cœur de la communauté Saint-Joseph, nous avons rencontré Aline, Supérieure de la communauté , à l’allure débonnaire, qui ne parle jamais de pouvoir mais de service et agit constamment avec une autorité juste.
Ici, la gouvernance n’est pas une technique, mais une cohérence entre paroles, actes et intentions.
Une autorité qui tient le cadre sans écraser
Ici, l’autorité ne se négocie pas, ne se justifie pas sans cesse, ne s’impose pas par la force. Elle s’exerce avec calme et constance.
Dire non, clairement, sans brutalité. Rappeler la loi quand elle protège. Poser des limites sans jamais humilier.
Nous l’avons entendu répondre, sur un ton neutre et ferme : – « Non, ce n’était pas mieux avant. » – « Je ne comprends pas ce que tu dis. » – « Non, ce n’est pas l’heure. »
Et lorsque la situation l’exige, rappeler la règle avec fermeté, y compris face à des faits graves, comme des violences conjugales par un des personnels. La bonté n’efface pas l’exigence. Elle la rend audible.
Une exemplarité qui précède la parole.
Avant de diriger, elle sert. Avant de parler, elle agit.
Balayer la cour à l’aube. Sortir les oies vers la rizière. Préparer les repas, nettoyer, réparer, travailler dès cinq heures du matin, bien avant le lever de la communauté.
L’autorité ne se construit pas dans le discours, mais dans la cohérence silencieuse entre les gestes les plus humbles et la responsabilité exercée.
Un discernement vivant, jamais mécanique
Gouverner n’est pas appliquer des règles à la lettre. C’est lire le réel, jour après jour.
Savoir quand la règle protège… et quand elle enferme. Adapter l’organisation d’une journée. Annuler une réunion lorsque les conditions ne sont plus justes. Autoriser une absence exceptionnelle. Sortir du silence du petit-déjeuner quand le besoin de parole se fait sentir.
Le cadre existe, mais il reste au service des personnes. Le discernement prime sur l’automatisme.
Une gouvernance incarnée
Dans cette manière de gouverner, le « je » s’efface devant le « nous ». Il n’y a pas de posture à jouer, pas de rôle à tenir. Seulement une fidélité à soi, à la communauté, et à une mission.
Gouverner ainsi, c’est tenir debout ensemble, sans bruit, sans mise en scène. Une autorité qui ne crie pas. Qui ne s’impose pas. Mais qui se reconnaît.
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Quelle joie de regarder Aline !
Diriger apparait finalement assez simple.
La gouvernance dont nous sommes témoins ne se contente pas de gérer l’existant. Elle anticipe, sécurise, protège les plus fragiles, prépare l’avenir — jusque dans des choix concrets d’autonomie et de solidarité.
Nous confirmons nos convictions :
l’autorité ne crie pas. l’autorité ne s’impose pas. l’autorité se reconnaît.
Gouverner n’est ni une robe, ni un rôle, mais une cohérence entre ce que l’on dit, ce que l’on fait et ce que l’on sert.
En ce début d’année, c’est sans doute le vœu que nous formulons : que davantage de communautés, d’équipes, d’institutions découvrent cette manière-là de tenir debout ensemble.
Et si nos managers, directeurs, chefs de tout poil avaient quelque chose à apprendre d’une sœur malgache ?
Et vous, quelle autorité exercez-vous aujourd’hui ? Celle qui contrôle… ou celle qui fait grandir ?
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Je vous laisse le soin de mieux découvrir Aline en écoutant ses réponses à ces quelques questions dans la publication suivante :
Aline, pouvez-vous vous présenter ?
Vous êtes supérieure de la communauté, quel est le rôle de la supérieure ?
Comment exercez-vous la responsabilité de Supérieure de la communauté St Joseph ?
Avez-vous une référence, un père spirituel ?
Quelle est la qualité première d’une sœur supérieure ?
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texte de référence choisie par Aline
Livre d’Isaïe -42 –
01 Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur. J’ai fait reposer sur lui mon esprit ; aux nations, il proclamera le droit.
02 Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton, il ne fera pas entendre sa voix au-dehors.
03 Il ne brisera pas le roseau qui fléchit, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit, il proclamera le droit en vérité.
04 Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas, jusqu’à ce qu’il établisse le droit sur la terre, et que les îles lointaines aspirent à recevoir ses lois