ENSEMBLE à MADAGASCAR

Blog de Bérangère et J-Pierre

Auteur : J-Pierre et Bérangère BONNET

  • Très joyeux Noël

    Très joyeux Noël

    Très belle nuit de Noël en direct de Madagascar

  • « Croire par transmission éducative, est-ce encore croire ? »

    « Croire par transmission éducative, est-ce encore croire ? »

    En mettant ces lignes en partage, nous n’avons ni la prétention de détenir une vérité, ni celle de donner des leçons et encore moins d’apparaitre comme moralisateurs. La problématique serait d’ailleurs mal posée.

    Ce qui nous anime est plus simple et plus exigeant à la fois : observer, comprendre, questionner, dialoguer, apprendre et  réapprendre sans juger, respecter un lieu qui nous accueille.

    De nombreux écrivains et philosophes, antiques comme contemporains, ont éclairé cette tension toujours vive entre croire et être libre – tension qui demeure d’actualité si l’on en juge les nombreuses publications de l’Eglise catholique sur ce sujet et les réactions épidermiques de nombreux  acteurs politiques.

    Depuis notre arrivée à Ambohimasoha, l’expression de la foi semble être partout dès le lever du soleil :

    • dans la communauté catholique mais aussi protestante, musulmane, dans les églises évangéliques,
    • dans chaque classe, dans la cour, dans les familles, dans les processions, dans les bénédictions, dans les chants,
    • dans les discours publics,
    • dans le sport lui-même.

     Une foi visible, proclamée, collective, assumée. Et presque toujours cette même expression qui revient comme un refrain : « s’en remettre à Dieu ».

    Alors une question s’impose, sans provocation mais sans naïveté :
               CROIRE, est-ce un acte libre ?
                         CROIRE, est-ce un héritage culturel ?

                                                 CROIRE, est-ce une stricte obéissance ?

                                                                CROIRE, est-ce une foi réellement choisie ?

    Nos propres enfants reconnaitront, dans cet argumentaire, une conviction éducative forgée de longue date : on a toujours le choix. (S. HOULE – https://youtu.be/ZXYHFGeoXnc- conférence largement diffusée) Reste ensuite – et c’est le plus difficile – à en assumer les conséquences. Cette liberté-là, intérieure, exigeante, n’est jamais confortable.

    Saint Augustin l’exprime avec une audace intacte :

                                                                   « Aime et fais ce que tu veux. »
    Une phrase souvent mal comprise, mais profondément exigeante : aimer suppose une liberté mûre, éclairée, responsable.

    À l’autre extrémité, Jean-Paul Sartre affirmait :

                                                                « L’homme est condamné à être libre. »
    Même lorsqu’il rejette la foi, Sartre rappelle une vérité qui peut déranger : ne pas choisir est aussi un choix.

    Mais comment mesurer la liberté d’adhésion à la foi de manière générale et encore plus dans un contexte de grande pauvreté matérielle, éducative, économique, quand les besoins fondamentaux décrits par la pyramide de Maslow  ne sont pas quotidiennement satisfaits ?

    Il n’existe – et heureusement (quoi que…)  – aucun instrument pour quantifier la liberté intérieure. Elle relève de l’intime, du spirituel, du chemin personnel.

    La vraie question n’est -elle pas davantage de l’ordre de l’éducation de la foi :

    La foi est-ce  un acte de  transmission ou un acte d’ appropriation ?
    La foi  est-elle le fruit d’un apprentissage par répétition ou par la construction du sens ?

    Formés avec la philosophie du  constructivisme et du socio-constructivisme dans les années 1980 (Piaget, Vygotsky…) et clairement éloignés d’une logique béhavioriste, nous pensons que croire ne peut être un simple héritage récité. Une foi transmise sans être interrogée risque de devenir fragile, voire étrangère à celui qui la professe.

    En Occident, et plus spécifiquement en France, de nombreux articles documentent une baisse significative de la Foi chrétienne.

    Faut-il y voir

    • un effet négatif d’un modèle éducatif qui laisse davantage/trop de place à la liberté individuelle ?
    • le produit de cette pratique éducative du socio constructivisme de la génération des babys boomer  et X ?

    Cette question de la transmission est, par ailleurs un dilemme permanent pour l’enseignement catholique de France associé à l’état par contrat : proposer sans imposer dans le cadre juridique de la loi Debré.

    À Madagascar, la foi structure, soutient, rassemble. Elle est souvent source d’espérance, parfois la seule. Comme l’écrivait Martin Luther King :

               « La foi, c’est faire le premier pas même quand on ne voit pas tout l’escalier. »

    Alors oui, croire permet sans doute de tenir debout quand tout vacille. Mais croire librement suppose aussi d’avoir été autorisé à questionner.

    Le pape François le rappelait avec une clarté radicale :

                            « – Dieu ne veut pas de disciples forcés : il veut des personnes libres. »
    et encore :
                                      « – La foi est une invitation, jamais une obligation. »

    Ces paroles résonnent fortement. Elles nous obligent, elles interrogent nos pratiques éducatives, pastorales, missionnaires, relationnelles.

    Notre regard occidental mérite sans doute d’être critiqué : trop individualiste, trop rationnel, trop matérialiste, parfois coupé du sens du collectif. Mais l’inverse mérite aussi d’être interrogé :  une foi reçue sans être appropriée est-elle pleinement libératrice ?

    Blaise Pascal écrivait déjà :

                    « La foi est différente de la preuve : l’une est humaine, l’autre est un don de Dieu. »
    Encore faut-il que ce don puisse être accueilli… librement.

    Nous n’avons pas de réponse définitive, seulement des convictions bousculées.
    Et une certitude : foi et liberté ne s’opposent pas lorsqu’elles se rencontrent dans une  conscience éclairée.

    Et là apparait l’élément déterminant selon nous : le transmetteur !

    Et si le facteur principal n’était pas celui qui reçoit, mais la personne qui transmet ?

    S’il existe un lieu où la liberté s’exerce pleinement dans la foi, c’est sans doute chez celui ou celle qui transmet.

    Le transmetteur – parent, enseignant, éducateur, catéchiste, grand-parent – parrain/marraine – occupe une position décisive. Il peut ouvrir un chemin… ou le fermer. Car transmettre la foi ne consiste pas à faire croire, mais à rendre possible « le croire ».

    Celui qui transmet détient un pouvoir immense :
                                     – le pouvoir de proposer sans imposer,
                                      – le pouvoir d’éclairer sans contraindre,
                                      – le pouvoir d’accompagner sans diriger.

    Lorsque la foi est transmise comme une évidence indiscutable, elle risque de devenir une norme culturelle, un réflexe hérité, parfois une obligation silencieuse. À l’inverse, lorsque le transmetteur accepte de laisser place au doute, à la question, au temps long, il crée un espace où la foi peut devenir un choix personnel, assumé et libre. Ceci n’explique – t – il pas, au moins partiellement, le renouveau  des catéchumènes et les nombreuses mises en garde  du pape François contre le cléricalisme ?

    La liberté dans la foi ne se mesure donc pas d’abord chez celui qui reçoit, mais chez celui qui transmet.
    Sa posture est déterminante :
    ==> Accepte-t-il que l’autre ne croit pas comme lui ?
    ==>  Tolère-t-il l’incertitude, la distance, voire le refus ?
    ==> Fait-il confiance au chemin intérieur de celui qu’il accompagne ?

    Transmettre la foi, ce n’est pas sécuriser une réponse, c’est oser une question.
    Ce n’est pas verrouiller un héritage, c’est ouvrir un horizon, une trajectoire.

    En ce sens, le transmetteur est peut-être le premier garant de la liberté de croire…à condition d’accepter que cette liberté puisse aussi conduire ailleurs.

    La pensée du Pape François est sans détour :

    « La contrainte n’est jamais de Dieu. »


    Alors une question dérangeante s’impose : si la foi enferme parfois, qui en porte vraiment la responsabilité ?

    Oui, nous sommes libres de croire ou de ne pas croire !

    Non, croire ne diminue pas les libertés !

    Oui, le transmetteur est le garant de la liberté de croire !

    Oui, croire se conjugue avec liberté et responsabilité !

    La réflexion reste ouverte.

    Et vous, qu’en pensez-vous ?
    La foi libère-t-elle davantage quand elle est choisie ?
    Comment éduquer sans contraindre, transmettre sans enfermer ?

    Vos réactions nourriront la réflexion.

                            «  – Je  suis  chargée de vous dire pas de vous faire croire. »

    Bérangère & Jean Pierre

    ensembleamadagascar.blog

    Pour aller plus loin

     Ouvrages

    • Paul Ricœur, Soi-même comme un autre.
    • Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde.

    Articles & ressources

    • Evangelii Gaudium – Pape François
  • « Mba mafy ve izany, dokotera ? »

    « Mba mafy ve izany, dokotera ? »

       ou « C’est grave, Docteur ? »

    On a toujours le choix … Même d’accepter de s’habituer à la pauvreté !

    Hier encore, une très jeune maman avec l’enfant sur le dos  nous demandait «  Vasa, donne une pièce ! »

    Cela fait maintenant plus de deux mois que nous avons posé nos valises à Ambohimasoha, au cœur des Hautes Terres malgaches. Deux mois d’enseignement, de rencontres, d’étonnements, de sourires, de signes de fatigue sous une chaleur écrasante… et aussi de fort décalage culturel. Deux mois qui devraient, à terme, nous transformer, nous a – t- on dit pendant la session de discernement.

    Un si court délai de 60 jours qui parfois nous inquiètent.

    Car nous faisons une découverte déroutante : on s’habitue à tout. Même à ce qui devrait nous bouleverser.

    Au début, chaque sortie dans les rues du village nous heurtait :


    – Les enfants qui nous suivent quelques centaines de mètres et soufflent un timide « Donne-moi une pièce, un biscuit  »
    – Les familles qui vivent avec si peu…
    – Les pas nus sur la terre rouge…

    – Cette marchande de litchis qui essaie de gagner quelques arria pour nourrir ses enfants …

    – Cet homme imbibé d’alcool de sucre de canne , qui nous interpelle plus ou moins vivement …

    – Les cochons, les zébus qui traversent la route comme des passants ordinaires…

    – Les maisons de terre , les toits de tôle, les bassines pour se laver…

    Tout cela nous remuait profondément. Nous marchions dans le village avec une émotion vive, parfois douloureuse, toujours sincère.

    Puis, peu à peu, le choc a laissé place à une forme de normalité.
    Nous avons commencé à traverser le village sans ressentir la même secousse intérieure.
    Hier , nous nous sommes surpris au cœur du marché hebdomadaire de ne presque plus remarquer ce qui, il y a quelques jours , nous bouleversait.

    Et cette question s’est imposée :
    ==> Sommes-nous en train de nous habituer à l’extrême  pauvreté ?

    La réponse semble , malheureusement, oui. Et c’est précisément cela qui nous inquiète.

    Cette phrase de l’Evangile de Marc  ne peut que résonner avec force :

    « Ils ont des yeux et ne voient point. »
    (Marc 8, 18)

    Cette parole nous rejoint de manière presque brutale. Elle décrit non pas une faute, mais un risque : celui de laisser nos yeux se fermer sur ce qui dérange, trouble ou fatigue.

    L’habitude est un mécanisme puissant. Elle protège, elle amortit, elle arrondit les aspérités du réel. Schopenhauer disait, à ce propos,  :
                                                 « L’habitude est l’anesthésiste du cœur. »

    Ici, à Ambohimasoha, nous mesurons à quel point ces mots sont justes.

    Parce que derrière chaque scène qui « ne nous choque plus », il y a une histoire :
    — un enfant qui rêve d’école ,
    — une mère qui se prive pour nourrir les siens,
    — Aimé, professeur retraité,( né en 1962 !!!) qui parcourt des kilomètres pour continuer d’enseigner dans 3 établissements différents afin d’offrir des études à ses enfants en France ,
    — une famille qui se sacrifie pour apporter son offrande  à la messe dominicale.

    Chaque jour, au collège Saint Joseph, les élèves rouvrent nos yeux.
    Ils rappellent que la pauvreté n’est pas un décor, mais une réalité vivante, digne, courageuse. Une réalité qui appelle respect, engagement et humilité.

    Alors nous essayons de résister à l’habitude , de garder nos yeux ouverts, même lorsqu’ils préfèrent se protéger derrière nos lunettes de soleil, de laisser nos émotions vibrer, même quand elles dérangent ; de voir, de vraiment voir et pas simplement de poser un regard furtif.

    Flaubert l’avait compris :

         « Le grand danger, c’est de s’endormir dans ce qu’on voit trop. »

    Nous voulons continuer de  regarder Ambohimasoha avec des yeux neufs – pas des yeux naïfs – des yeux vivants. Nous voulons accepter que la beauté et la dureté cohabitent. Nous voulons être touchés sans être écrasés, lucides sans être résignés.

    Au fond, ce que nous vivons ici nous invite à revisiter notre manière de voir le monde.
    S’habituer n’est pas un tort, le tort serait de s’habituer au point d’oublier l’essentiel.

    Alors… « C’est grave, docteur ? »

    C’est un premier symptôme de l’ « habitus » dont parlent les sociologues.

    Une piqure de rappel apparait  nécessaire.

    En ce premier jour dimanche de l’avent, Notre cœur nous  alerte  :

    Ne t’habitue jamais au point de ne plus voir la dignité du monde.
    Ne t’habitue jamais au point de laisser ton cœur s’endormir.

    Au risque que l’habitude vole la surprise.
    Au risque  que l’habitude vole l’indignation.
     Au risque   que l’habitude vole parfois la compassion.

    Pour les chrétiens, l’Avent invite à veiller.

     Ici, nous apprenons que veiller, c’est d’abord refuser de s’habituer  car l’habitude pourrait devenir un mur.

    Finalement , la vraie question n’est plus :
    « C’est grave, docteur ? »
    La vraie question est :
    « Que faisons-nous, maintenant que nous identifions le symptôme ? »

    Et la réponse, humble mais résolue, pourrait commencer ainsi :
    Garder les yeux ouverts.

     Laisser le cœur vigilant.

    Et poser, chaque jour, un geste de solidarité.

    L’habitude n’a de pouvoir que si nous la laissons faire.
    À nous de choisir l’action qui réveille.

    Ambohimasoha

    le 1er décembre 2025.

    Bérangère & Jean Pierre

  • Là où APPRENDRE, c’est déjà ESPERER !

    Là où APPRENDRE, c’est déjà ESPERER !

     Ambohimasoha – Madagascar                                                                                                      

    Mercredi 19 novembre, 1 heure de cours, puis j’ai le choix de me rendre au stade avec les élèves de 4ème ou rejoindre un groupe dont on m’a souvent parlé.

    Je choisis la seconde option.

    ————————————–

    Il est à peine huit  heures quand le sentier rouge et caillouteux se met à vibrer sous les pas d’une ribambelle d’enfants. Des rires, des bonjours respectueux, des éclats de voix. Quelques -uns ont déjà marché six kilomètres. Tous avancent pourtant avec la même énergie joyeuse de retrouver l’école.

    À quelques centaines de mètres du collège Saint Joseph, un bâtiment aux murs simples accueille 3 fois par semaine une cinquantaine d’enfants. Trois jours qui changent leur semaine. Trois jours portés par l’infatigable Sœur Madeleine et Sœur Emilienne : lire, écrire, compter… sans oublier de  rendre grâce.

    Ce matin-là, le « vazaha », l’étranger—c’est-à-dire moi—est observé avec une curiosité mêlée de malice. Puis des sourires se dessinent, irrésistibles.
    Saniry, 6 ans,
    Versoa, 14 ans,
    Anicra, et tous les autres, m’accueillent d’un tonitruant  :

    — Bonjour Monsieur, comment ça va ?

    Une salle, deux tableaux, deux mondes, un même élan… APPRENDRE !

    Dans la petite salle, la pédagogie se réinvente chaque minute.
    À gauche : l’alphabet pour les plus jeunes, les lettres tracées avec application.
    À droite : les plus grands alignent les nombres avec une concentration qui force l’admiration.

    Sœur Madeleine, seule ce jour-là, armée de son bâton, passe d’un groupe à l’autre avec une patience et une autorité qui semblent inépuisables. Ici, l’école ne se conjugue jamais au singulier : c’est un acte de foi, un engagement, presque un don de soi.

    L’heure de la récréation arrive.
    Les garçons, vifs comme l’éclair, improvisent un match de foot – ce langage universel que rien n’arrête,  pas même les disputes. Pieds nus, c’est parti pour une rencontre âprement disputée.

    Les filles s’assoient un peu plus loin, attrapent quelques cailloux et en font des osselets. Leurs gestes sont précis, gracieux, virtuoses.
    J’essaie d’imiter.
    Je rate.
    Éclat de rire général.

    Retour en classe et temps d’apprentissage du français, 2nde langue officielle, avec l’aide de JEAN PETIT qui DANSE : vocabulaire lié au corps.

    En fin de matinée, le groupe se dirige vers la Communauté Saint Joseph.
    Deux mamans préparent depuis le début de la matinée des marmites  de riz et quelques plats de pâtes.
    Le riz du jour a été offert par Anne et Timothé, nos prédécesseurs dans cette mission.

    Le silence se fait pendant le repas. On savoure, peut-être le seul repas de la journée, me souffle , sœur Madeleine.
    C’est peu, mais c’est beaucoup.

    Puis les enfants se relèvent et reprennent, pieds nus, la longue route vers leurs villages.

    Et pendant ce temps, en France…

    On débat, on s’indigne sur la bonne méthode de lecture, sur la place de l’IA à l’Ecole, on s’agace parfois pour des choses qui paraissent bien dérisoires vues de MADAGASCAR.

    Ici, à Ambohimahasoa, un crayon suffit pour donner du courage.
    Une lettre suffit pour ouvrir un horizon.
    Un sourire suffit pour donner envie de découvrir  le monde… ambition de nombreux jeunes !

    Et une phrase, inscrite dans la mémoire, résonne plus fort que jamais :

    « Ce que vous ferez au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le ferez. »


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    Bérangère et Jean Pierre