ENSEMBLE à MADAGASCAR

Blog de Bérangère et J-Pierre

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  • L’habit ne fait pas la sœur supérieure

    L’habit ne fait pas la sœur supérieure

    Exercices pratiques de leadership.

    Il est six heures du matin à Ambohimasoha. La cour de la communauté résonne du chant du coq. Aline balaie. Personne ne regarde. Personne n’applaudit. Et pourtant, tout commence là.

    Ce que nous vivons ici n’est pas seulement une expérience communautaire : c’est une véritable leçon de leadership à rebours des modèles dominants.

    Il y a des lieux où l’on apprend sans qu’aucun cours ne soit dispensé.

    À Ambohimasoha, au sein de la communauté Saint-Joseph, nous pensions observer une vie communautaire. Nous avons découvert bien davantage : une manière d’exercer le leader ship.

    Cette gouvernance déployée à Ambohimasoha nous a souvent rappelé le film
                                                                            « Des hommes et des dieux ».

    Non pas pour le drame, ni pour l’héroïsme spectaculaire, mais pour cette autorité silencieuse, profondément enracinée, qui se déploie dans le quotidien le plus humble.

    Dans le film, les moines de Tibhirine ne dirigent pas par la peur ni par la contrainte. Ils sont présents, écoutent, discernent, décident ensemble, dans une fidélité exigeante à leur mission et aux hommes qui les entourent.
    Le prieur n’impose pas : il garantit un cadre, il fait place à la parole, il porte la responsabilité finale sans jamais écraser les consciences.

    Ce que nous observons ici dépasse largement le cadre religieux. Toute personne en responsabilité  – chef d’établissement, responsable associatif, manager, parent – peut s’y reconnaître.

    Toute ressemblance avec des faits ou des personnages existants serait purement fortuite.

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    Dans les organisations, le mot gouvernance est partout : manuels de management, conférences TED, consultants en série, formation continue, modèles importés… et pourtant, sur le terrain, combien d’équipes fatiguées, désabusées, contrôlées plus qu’accompagnées ?

    Autoritarisme, décisions descendantes, information verrouillée, reporting excessif, objectifs hors-sol… La question n’est plus comment diriger, mais pourquoi tant de gouvernances échouent à faire grandir ceux qu’elles prétendent conduire ?

    « – D’ailleurs, dans ces organisations, on peut se demander si le ou la “chef·fe” est réellement heureux(se) dans une mission qui ressemble parfois davantage à une charge subie – ou à un poste à fort rendement financier. »

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    De nombreux experts es-management font référence à la gouvernance des organisations  religieuses et plus spécifiquement à celle des monastères où l’application de la règle de Saint Benoit sert de référence  (cf. la conférence de Dom Didier LEGALL, aux journées nationales  de la FNOGEC à Pau (disponible sur youtube : https://youtu.be/ag4LUiJSsuo?si…)). Aline, quant à elle, lit davantage la règle de Saint Augustin en sa qualité d’ancienne Augustine.

    Forts de notre immersion dans une structure religieuse, l’article de cette news letter invite à la réflexion sur les modalités de gouvernance.

                     Être chef ou faire le chef ?
                               Être responsable ou jouer le rôle de chef ?
                                         Être garant d’un cadre ou incarner ce cadre ?

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    Cette distinction, théorisée depuis longtemps, trouve ici à Ambohimasoha une incarnation saisissante. Au cœur de la communauté Saint-Joseph, nous avons rencontré Aline, Supérieure de la communauté , à l’allure débonnaire, qui ne parle jamais de pouvoir mais de service et agit constamment avec une autorité juste.

    Ici, la gouvernance n’est pas une technique, mais une cohérence entre paroles, actes et intentions.

    • Une autorité qui tient le cadre sans écraser

    Ici, l’autorité ne se négocie pas, ne se justifie pas sans cesse, ne s’impose pas par la force. Elle s’exerce avec calme et constance.

    Dire non, clairement, sans brutalité.
    Rappeler la loi quand elle protège.
    Poser des limites sans jamais humilier.

    Nous l’avons entendu répondre, sur un ton neutre et ferme :
    – « Non, ce n’était pas mieux avant. »
    – « Je ne comprends pas ce que tu dis. »
    – « Non, ce n’est pas l’heure. »

    Et lorsque la situation l’exige, rappeler la règle avec fermeté, y compris face à des faits graves, comme des violences conjugales par un des personnels.
    La bonté n’efface pas l’exigence. Elle la rend audible.

    • Une exemplarité qui précède la parole.

    Avant de diriger, elle sert.
    Avant de parler, elle agit.

    Balayer la cour à l’aube.
    Sortir les oies vers la rizière.
    Préparer les repas, nettoyer, réparer, travailler dès cinq heures du matin, bien avant le lever de la communauté.

    L’autorité ne se construit pas dans le discours, mais dans la cohérence silencieuse entre les gestes les plus humbles et la responsabilité exercée.

    • Un discernement vivant, jamais mécanique

    Gouverner n’est pas appliquer des règles à la lettre.
    C’est lire le réel, jour après jour.

    Savoir quand la règle protège… et quand elle enferme.
    Adapter l’organisation d’une journée.
    Annuler une réunion lorsque les conditions ne sont plus justes.
    Autoriser une absence exceptionnelle.
    Sortir du silence du petit-déjeuner quand le besoin de parole se fait sentir.

    Le cadre existe, mais il reste au service des personnes.
    Le discernement prime sur l’automatisme.

    • Une gouvernance incarnée

    Dans cette manière de gouverner, le « je » s’efface devant le « nous ».
    Il n’y a pas de posture à jouer, pas de rôle à tenir.
    Seulement une fidélité à soi, à la communauté, et à une mission.

    Gouverner ainsi, c’est tenir debout ensemble, sans bruit, sans mise en scène.
    Une autorité qui ne crie pas.
    Qui ne s’impose pas.
    Mais qui se reconnaît.

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    Quelle joie de regarder Aline !

    Diriger apparait finalement assez simple.

    La gouvernance dont nous sommes témoins ne se contente pas de gérer l’existant. Elle anticipe, sécurise, protège les plus fragiles, prépare l’avenir — jusque dans des choix concrets d’autonomie et de solidarité.

    Nous confirmons nos convictions :

    l’autorité ne crie pas.
    l’autorité ne s’impose pas.
    l’autorité  se reconnaît.

    Gouverner n’est ni une robe, ni un rôle, mais une cohérence entre ce que l’on dit, ce que l’on fait et ce que l’on sert.

    En ce début d’année, c’est sans doute le vœu que nous formulons :
    que davantage de communautés, d’équipes, d’institutions découvrent cette manière-là de tenir debout ensemble.

    • Et si nos managers, directeurs, chefs de tout poil avaient quelque chose à apprendre d’une sœur malgache ?
    • Et vous, quelle autorité exercez-vous aujourd’hui ?
      Celle qui contrôle… ou celle qui fait grandir ?

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    Je vous laisse le soin de mieux découvrir Aline  en écoutant ses réponses à ces quelques questions dans la publication suivante  :

    • Aline, pouvez-vous vous présenter ?
    • Vous êtes supérieure de la communauté, quel est le rôle de la supérieure ?
    • Comment exercez-vous  la responsabilité de Supérieure de la communauté St Joseph ?
    • Avez-vous une référence, un père spirituel ?
    • Quelle est la qualité première d’une sœur supérieure ?

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    texte de référence choisie par Aline

    Livre d’Isaïe -42 –

    • 01 Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur. J’ai fait reposer sur lui mon esprit ; aux nations, il proclamera le droit.
    • 02 Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton, il ne fera pas entendre sa voix au-dehors.
    • 03 Il ne brisera pas le roseau qui fléchit, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit, il proclamera le droit en vérité.
    • 04 Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas, jusqu’à ce qu’il établisse le droit sur la terre, et que les îles lointaines aspirent à recevoir ses lois
    • […]

  • Très joyeux Noël

    Très joyeux Noël

    Très belle nuit de Noël en direct de Madagascar

  • « Croire par transmission éducative, est-ce encore croire ? »

    « Croire par transmission éducative, est-ce encore croire ? »

    En mettant ces lignes en partage, nous n’avons ni la prétention de détenir une vérité, ni celle de donner des leçons et encore moins d’apparaitre comme moralisateurs. La problématique serait d’ailleurs mal posée.

    Ce qui nous anime est plus simple et plus exigeant à la fois : observer, comprendre, questionner, dialoguer, apprendre et  réapprendre sans juger, respecter un lieu qui nous accueille.

    De nombreux écrivains et philosophes, antiques comme contemporains, ont éclairé cette tension toujours vive entre croire et être libre – tension qui demeure d’actualité si l’on en juge les nombreuses publications de l’Eglise catholique sur ce sujet et les réactions épidermiques de nombreux  acteurs politiques.

    Depuis notre arrivée à Ambohimasoha, l’expression de la foi semble être partout dès le lever du soleil :

    • dans la communauté catholique mais aussi protestante, musulmane, dans les églises évangéliques,
    • dans chaque classe, dans la cour, dans les familles, dans les processions, dans les bénédictions, dans les chants,
    • dans les discours publics,
    • dans le sport lui-même.

     Une foi visible, proclamée, collective, assumée. Et presque toujours cette même expression qui revient comme un refrain : « s’en remettre à Dieu ».

    Alors une question s’impose, sans provocation mais sans naïveté :
               CROIRE, est-ce un acte libre ?
                         CROIRE, est-ce un héritage culturel ?

                                                 CROIRE, est-ce une stricte obéissance ?

                                                                CROIRE, est-ce une foi réellement choisie ?

    Nos propres enfants reconnaitront, dans cet argumentaire, une conviction éducative forgée de longue date : on a toujours le choix. (S. HOULE – https://youtu.be/ZXYHFGeoXnc- conférence largement diffusée) Reste ensuite – et c’est le plus difficile – à en assumer les conséquences. Cette liberté-là, intérieure, exigeante, n’est jamais confortable.

    Saint Augustin l’exprime avec une audace intacte :

                                                                   « Aime et fais ce que tu veux. »
    Une phrase souvent mal comprise, mais profondément exigeante : aimer suppose une liberté mûre, éclairée, responsable.

    À l’autre extrémité, Jean-Paul Sartre affirmait :

                                                                « L’homme est condamné à être libre. »
    Même lorsqu’il rejette la foi, Sartre rappelle une vérité qui peut déranger : ne pas choisir est aussi un choix.

    Mais comment mesurer la liberté d’adhésion à la foi de manière générale et encore plus dans un contexte de grande pauvreté matérielle, éducative, économique, quand les besoins fondamentaux décrits par la pyramide de Maslow  ne sont pas quotidiennement satisfaits ?

    Il n’existe – et heureusement (quoi que…)  – aucun instrument pour quantifier la liberté intérieure. Elle relève de l’intime, du spirituel, du chemin personnel.

    La vraie question n’est -elle pas davantage de l’ordre de l’éducation de la foi :

    La foi est-ce  un acte de  transmission ou un acte d’ appropriation ?
    La foi  est-elle le fruit d’un apprentissage par répétition ou par la construction du sens ?

    Formés avec la philosophie du  constructivisme et du socio-constructivisme dans les années 1980 (Piaget, Vygotsky…) et clairement éloignés d’une logique béhavioriste, nous pensons que croire ne peut être un simple héritage récité. Une foi transmise sans être interrogée risque de devenir fragile, voire étrangère à celui qui la professe.

    En Occident, et plus spécifiquement en France, de nombreux articles documentent une baisse significative de la Foi chrétienne.

    Faut-il y voir

    • un effet négatif d’un modèle éducatif qui laisse davantage/trop de place à la liberté individuelle ?
    • le produit de cette pratique éducative du socio constructivisme de la génération des babys boomer  et X ?

    Cette question de la transmission est, par ailleurs un dilemme permanent pour l’enseignement catholique de France associé à l’état par contrat : proposer sans imposer dans le cadre juridique de la loi Debré.

    À Madagascar, la foi structure, soutient, rassemble. Elle est souvent source d’espérance, parfois la seule. Comme l’écrivait Martin Luther King :

               « La foi, c’est faire le premier pas même quand on ne voit pas tout l’escalier. »

    Alors oui, croire permet sans doute de tenir debout quand tout vacille. Mais croire librement suppose aussi d’avoir été autorisé à questionner.

    Le pape François le rappelait avec une clarté radicale :

                            « – Dieu ne veut pas de disciples forcés : il veut des personnes libres. »
    et encore :
                                      « – La foi est une invitation, jamais une obligation. »

    Ces paroles résonnent fortement. Elles nous obligent, elles interrogent nos pratiques éducatives, pastorales, missionnaires, relationnelles.

    Notre regard occidental mérite sans doute d’être critiqué : trop individualiste, trop rationnel, trop matérialiste, parfois coupé du sens du collectif. Mais l’inverse mérite aussi d’être interrogé :  une foi reçue sans être appropriée est-elle pleinement libératrice ?

    Blaise Pascal écrivait déjà :

                    « La foi est différente de la preuve : l’une est humaine, l’autre est un don de Dieu. »
    Encore faut-il que ce don puisse être accueilli… librement.

    Nous n’avons pas de réponse définitive, seulement des convictions bousculées.
    Et une certitude : foi et liberté ne s’opposent pas lorsqu’elles se rencontrent dans une  conscience éclairée.

    Et là apparait l’élément déterminant selon nous : le transmetteur !

    Et si le facteur principal n’était pas celui qui reçoit, mais la personne qui transmet ?

    S’il existe un lieu où la liberté s’exerce pleinement dans la foi, c’est sans doute chez celui ou celle qui transmet.

    Le transmetteur – parent, enseignant, éducateur, catéchiste, grand-parent – parrain/marraine – occupe une position décisive. Il peut ouvrir un chemin… ou le fermer. Car transmettre la foi ne consiste pas à faire croire, mais à rendre possible « le croire ».

    Celui qui transmet détient un pouvoir immense :
                                     – le pouvoir de proposer sans imposer,
                                      – le pouvoir d’éclairer sans contraindre,
                                      – le pouvoir d’accompagner sans diriger.

    Lorsque la foi est transmise comme une évidence indiscutable, elle risque de devenir une norme culturelle, un réflexe hérité, parfois une obligation silencieuse. À l’inverse, lorsque le transmetteur accepte de laisser place au doute, à la question, au temps long, il crée un espace où la foi peut devenir un choix personnel, assumé et libre. Ceci n’explique – t – il pas, au moins partiellement, le renouveau  des catéchumènes et les nombreuses mises en garde  du pape François contre le cléricalisme ?

    La liberté dans la foi ne se mesure donc pas d’abord chez celui qui reçoit, mais chez celui qui transmet.
    Sa posture est déterminante :
    ==> Accepte-t-il que l’autre ne croit pas comme lui ?
    ==>  Tolère-t-il l’incertitude, la distance, voire le refus ?
    ==> Fait-il confiance au chemin intérieur de celui qu’il accompagne ?

    Transmettre la foi, ce n’est pas sécuriser une réponse, c’est oser une question.
    Ce n’est pas verrouiller un héritage, c’est ouvrir un horizon, une trajectoire.

    En ce sens, le transmetteur est peut-être le premier garant de la liberté de croire…à condition d’accepter que cette liberté puisse aussi conduire ailleurs.

    La pensée du Pape François est sans détour :

    « La contrainte n’est jamais de Dieu. »


    Alors une question dérangeante s’impose : si la foi enferme parfois, qui en porte vraiment la responsabilité ?

    Oui, nous sommes libres de croire ou de ne pas croire !

    Non, croire ne diminue pas les libertés !

    Oui, le transmetteur est le garant de la liberté de croire !

    Oui, croire se conjugue avec liberté et responsabilité !

    La réflexion reste ouverte.

    Et vous, qu’en pensez-vous ?
    La foi libère-t-elle davantage quand elle est choisie ?
    Comment éduquer sans contraindre, transmettre sans enfermer ?

    Vos réactions nourriront la réflexion.

                            «  – Je  suis  chargée de vous dire pas de vous faire croire. »

    Bérangère & Jean Pierre

    ensembleamadagascar.blog

    Pour aller plus loin

     Ouvrages

    • Paul Ricœur, Soi-même comme un autre.
    • Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde.

    Articles & ressources

    • Evangelii Gaudium – Pape François
  • « Mba mafy ve izany, dokotera ? »

    « Mba mafy ve izany, dokotera ? »

       ou « C’est grave, Docteur ? »

    On a toujours le choix … Même d’accepter de s’habituer à la pauvreté !

    Hier encore, une très jeune maman avec l’enfant sur le dos  nous demandait «  Vasa, donne une pièce ! »

    Cela fait maintenant plus de deux mois que nous avons posé nos valises à Ambohimasoha, au cœur des Hautes Terres malgaches. Deux mois d’enseignement, de rencontres, d’étonnements, de sourires, de signes de fatigue sous une chaleur écrasante… et aussi de fort décalage culturel. Deux mois qui devraient, à terme, nous transformer, nous a – t- on dit pendant la session de discernement.

    Un si court délai de 60 jours qui parfois nous inquiètent.

    Car nous faisons une découverte déroutante : on s’habitue à tout. Même à ce qui devrait nous bouleverser.

    Au début, chaque sortie dans les rues du village nous heurtait :


    – Les enfants qui nous suivent quelques centaines de mètres et soufflent un timide « Donne-moi une pièce, un biscuit  »
    – Les familles qui vivent avec si peu…
    – Les pas nus sur la terre rouge…

    – Cette marchande de litchis qui essaie de gagner quelques arria pour nourrir ses enfants …

    – Cet homme imbibé d’alcool de sucre de canne , qui nous interpelle plus ou moins vivement …

    – Les cochons, les zébus qui traversent la route comme des passants ordinaires…

    – Les maisons de terre , les toits de tôle, les bassines pour se laver…

    Tout cela nous remuait profondément. Nous marchions dans le village avec une émotion vive, parfois douloureuse, toujours sincère.

    Puis, peu à peu, le choc a laissé place à une forme de normalité.
    Nous avons commencé à traverser le village sans ressentir la même secousse intérieure.
    Hier , nous nous sommes surpris au cœur du marché hebdomadaire de ne presque plus remarquer ce qui, il y a quelques jours , nous bouleversait.

    Et cette question s’est imposée :
    ==> Sommes-nous en train de nous habituer à l’extrême  pauvreté ?

    La réponse semble , malheureusement, oui. Et c’est précisément cela qui nous inquiète.

    Cette phrase de l’Evangile de Marc  ne peut que résonner avec force :

    « Ils ont des yeux et ne voient point. »
    (Marc 8, 18)

    Cette parole nous rejoint de manière presque brutale. Elle décrit non pas une faute, mais un risque : celui de laisser nos yeux se fermer sur ce qui dérange, trouble ou fatigue.

    L’habitude est un mécanisme puissant. Elle protège, elle amortit, elle arrondit les aspérités du réel. Schopenhauer disait, à ce propos,  :
                                                 « L’habitude est l’anesthésiste du cœur. »

    Ici, à Ambohimasoha, nous mesurons à quel point ces mots sont justes.

    Parce que derrière chaque scène qui « ne nous choque plus », il y a une histoire :
    — un enfant qui rêve d’école ,
    — une mère qui se prive pour nourrir les siens,
    — Aimé, professeur retraité,( né en 1962 !!!) qui parcourt des kilomètres pour continuer d’enseigner dans 3 établissements différents afin d’offrir des études à ses enfants en France ,
    — une famille qui se sacrifie pour apporter son offrande  à la messe dominicale.

    Chaque jour, au collège Saint Joseph, les élèves rouvrent nos yeux.
    Ils rappellent que la pauvreté n’est pas un décor, mais une réalité vivante, digne, courageuse. Une réalité qui appelle respect, engagement et humilité.

    Alors nous essayons de résister à l’habitude , de garder nos yeux ouverts, même lorsqu’ils préfèrent se protéger derrière nos lunettes de soleil, de laisser nos émotions vibrer, même quand elles dérangent ; de voir, de vraiment voir et pas simplement de poser un regard furtif.

    Flaubert l’avait compris :

         « Le grand danger, c’est de s’endormir dans ce qu’on voit trop. »

    Nous voulons continuer de  regarder Ambohimasoha avec des yeux neufs – pas des yeux naïfs – des yeux vivants. Nous voulons accepter que la beauté et la dureté cohabitent. Nous voulons être touchés sans être écrasés, lucides sans être résignés.

    Au fond, ce que nous vivons ici nous invite à revisiter notre manière de voir le monde.
    S’habituer n’est pas un tort, le tort serait de s’habituer au point d’oublier l’essentiel.

    Alors… « C’est grave, docteur ? »

    C’est un premier symptôme de l’ « habitus » dont parlent les sociologues.

    Une piqure de rappel apparait  nécessaire.

    En ce premier jour dimanche de l’avent, Notre cœur nous  alerte  :

    Ne t’habitue jamais au point de ne plus voir la dignité du monde.
    Ne t’habitue jamais au point de laisser ton cœur s’endormir.

    Au risque que l’habitude vole la surprise.
    Au risque  que l’habitude vole l’indignation.
     Au risque   que l’habitude vole parfois la compassion.

    Pour les chrétiens, l’Avent invite à veiller.

     Ici, nous apprenons que veiller, c’est d’abord refuser de s’habituer  car l’habitude pourrait devenir un mur.

    Finalement , la vraie question n’est plus :
    « C’est grave, docteur ? »
    La vraie question est :
    « Que faisons-nous, maintenant que nous identifions le symptôme ? »

    Et la réponse, humble mais résolue, pourrait commencer ainsi :
    Garder les yeux ouverts.

     Laisser le cœur vigilant.

    Et poser, chaque jour, un geste de solidarité.

    L’habitude n’a de pouvoir que si nous la laissons faire.
    À nous de choisir l’action qui réveille.

    Ambohimasoha

    le 1er décembre 2025.

    Bérangère & Jean Pierre

  • Là où APPRENDRE, c’est déjà ESPERER !

    Là où APPRENDRE, c’est déjà ESPERER !

     Ambohimasoha – Madagascar                                                                                                      

    Mercredi 19 novembre, 1 heure de cours, puis j’ai le choix de me rendre au stade avec les élèves de 4ème ou rejoindre un groupe dont on m’a souvent parlé.

    Je choisis la seconde option.

    ————————————–

    Il est à peine huit  heures quand le sentier rouge et caillouteux se met à vibrer sous les pas d’une ribambelle d’enfants. Des rires, des bonjours respectueux, des éclats de voix. Quelques -uns ont déjà marché six kilomètres. Tous avancent pourtant avec la même énergie joyeuse de retrouver l’école.

    À quelques centaines de mètres du collège Saint Joseph, un bâtiment aux murs simples accueille 3 fois par semaine une cinquantaine d’enfants. Trois jours qui changent leur semaine. Trois jours portés par l’infatigable Sœur Madeleine et Sœur Emilienne : lire, écrire, compter… sans oublier de  rendre grâce.

    Ce matin-là, le « vazaha », l’étranger—c’est-à-dire moi—est observé avec une curiosité mêlée de malice. Puis des sourires se dessinent, irrésistibles.
    Saniry, 6 ans,
    Versoa, 14 ans,
    Anicra, et tous les autres, m’accueillent d’un tonitruant  :

    — Bonjour Monsieur, comment ça va ?

    Une salle, deux tableaux, deux mondes, un même élan… APPRENDRE !

    Dans la petite salle, la pédagogie se réinvente chaque minute.
    À gauche : l’alphabet pour les plus jeunes, les lettres tracées avec application.
    À droite : les plus grands alignent les nombres avec une concentration qui force l’admiration.

    Sœur Madeleine, seule ce jour-là, armée de son bâton, passe d’un groupe à l’autre avec une patience et une autorité qui semblent inépuisables. Ici, l’école ne se conjugue jamais au singulier : c’est un acte de foi, un engagement, presque un don de soi.

    L’heure de la récréation arrive.
    Les garçons, vifs comme l’éclair, improvisent un match de foot – ce langage universel que rien n’arrête,  pas même les disputes. Pieds nus, c’est parti pour une rencontre âprement disputée.

    Les filles s’assoient un peu plus loin, attrapent quelques cailloux et en font des osselets. Leurs gestes sont précis, gracieux, virtuoses.
    J’essaie d’imiter.
    Je rate.
    Éclat de rire général.

    Retour en classe et temps d’apprentissage du français, 2nde langue officielle, avec l’aide de JEAN PETIT qui DANSE : vocabulaire lié au corps.

    En fin de matinée, le groupe se dirige vers la Communauté Saint Joseph.
    Deux mamans préparent depuis le début de la matinée des marmites  de riz et quelques plats de pâtes.
    Le riz du jour a été offert par Anne et Timothé, nos prédécesseurs dans cette mission.

    Le silence se fait pendant le repas. On savoure, peut-être le seul repas de la journée, me souffle , sœur Madeleine.
    C’est peu, mais c’est beaucoup.

    Puis les enfants se relèvent et reprennent, pieds nus, la longue route vers leurs villages.

    Et pendant ce temps, en France…

    On débat, on s’indigne sur la bonne méthode de lecture, sur la place de l’IA à l’Ecole, on s’agace parfois pour des choses qui paraissent bien dérisoires vues de MADAGASCAR.

    Ici, à Ambohimahasoa, un crayon suffit pour donner du courage.
    Une lettre suffit pour ouvrir un horizon.
    Un sourire suffit pour donner envie de découvrir  le monde… ambition de nombreux jeunes !

    Et une phrase, inscrite dans la mémoire, résonne plus fort que jamais :

    « Ce que vous ferez au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le ferez. »


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    Bérangère et Jean Pierre