ENSEMBLE à MADAGASCAR

Blog de Bérangère et J-Pierre

« Mba mafy ve izany, dokotera ? »

   ou « C’est grave, Docteur ? »

On a toujours le choix … Même d’accepter de s’habituer à la pauvreté !

Hier encore, une très jeune maman avec l’enfant sur le dos  nous demandait «  Vasa, donne une pièce ! »

Cela fait maintenant plus de deux mois que nous avons posé nos valises à Ambohimasoha, au cœur des Hautes Terres malgaches. Deux mois d’enseignement, de rencontres, d’étonnements, de sourires, de signes de fatigue sous une chaleur écrasante… et aussi de fort décalage culturel. Deux mois qui devraient, à terme, nous transformer, nous a – t- on dit pendant la session de discernement.

Un si court délai de 60 jours qui parfois nous inquiètent.

Car nous faisons une découverte déroutante : on s’habitue à tout. Même à ce qui devrait nous bouleverser.

Au début, chaque sortie dans les rues du village nous heurtait :


– Les enfants qui nous suivent quelques centaines de mètres et soufflent un timide « Donne-moi une pièce, un biscuit  »
– Les familles qui vivent avec si peu…
– Les pas nus sur la terre rouge…

– Cette marchande de litchis qui essaie de gagner quelques arria pour nourrir ses enfants …

– Cet homme imbibé d’alcool de sucre de canne , qui nous interpelle plus ou moins vivement …

– Les cochons, les zébus qui traversent la route comme des passants ordinaires…

– Les maisons de terre , les toits de tôle, les bassines pour se laver…

Tout cela nous remuait profondément. Nous marchions dans le village avec une émotion vive, parfois douloureuse, toujours sincère.

Puis, peu à peu, le choc a laissé place à une forme de normalité.
Nous avons commencé à traverser le village sans ressentir la même secousse intérieure.
Hier , nous nous sommes surpris au cœur du marché hebdomadaire de ne presque plus remarquer ce qui, il y a quelques jours , nous bouleversait.

Et cette question s’est imposée :
==> Sommes-nous en train de nous habituer à l’extrême  pauvreté ?

La réponse semble , malheureusement, oui. Et c’est précisément cela qui nous inquiète.

Cette phrase de l’Evangile de Marc  ne peut que résonner avec force :

« Ils ont des yeux et ne voient point. »
(Marc 8, 18)

Cette parole nous rejoint de manière presque brutale. Elle décrit non pas une faute, mais un risque : celui de laisser nos yeux se fermer sur ce qui dérange, trouble ou fatigue.

L’habitude est un mécanisme puissant. Elle protège, elle amortit, elle arrondit les aspérités du réel. Schopenhauer disait, à ce propos,  :
                                             « L’habitude est l’anesthésiste du cœur. »

Ici, à Ambohimasoha, nous mesurons à quel point ces mots sont justes.

Parce que derrière chaque scène qui « ne nous choque plus », il y a une histoire :
— un enfant qui rêve d’école ,
— une mère qui se prive pour nourrir les siens,
— Aimé, professeur retraité,( né en 1962 !!!) qui parcourt des kilomètres pour continuer d’enseigner dans 3 établissements différents afin d’offrir des études à ses enfants en France ,
— une famille qui se sacrifie pour apporter son offrande  à la messe dominicale.

Chaque jour, au collège Saint Joseph, les élèves rouvrent nos yeux.
Ils rappellent que la pauvreté n’est pas un décor, mais une réalité vivante, digne, courageuse. Une réalité qui appelle respect, engagement et humilité.

Alors nous essayons de résister à l’habitude , de garder nos yeux ouverts, même lorsqu’ils préfèrent se protéger derrière nos lunettes de soleil, de laisser nos émotions vibrer, même quand elles dérangent ; de voir, de vraiment voir et pas simplement de poser un regard furtif.

Flaubert l’avait compris :

     « Le grand danger, c’est de s’endormir dans ce qu’on voit trop. »

Nous voulons continuer de  regarder Ambohimasoha avec des yeux neufs – pas des yeux naïfs – des yeux vivants. Nous voulons accepter que la beauté et la dureté cohabitent. Nous voulons être touchés sans être écrasés, lucides sans être résignés.

Au fond, ce que nous vivons ici nous invite à revisiter notre manière de voir le monde.
S’habituer n’est pas un tort, le tort serait de s’habituer au point d’oublier l’essentiel.

Alors… « C’est grave, docteur ? »

C’est un premier symptôme de l’ « habitus » dont parlent les sociologues.

Une piqure de rappel apparait  nécessaire.

En ce premier jour dimanche de l’avent, Notre cœur nous  alerte  :

Ne t’habitue jamais au point de ne plus voir la dignité du monde.
Ne t’habitue jamais au point de laisser ton cœur s’endormir.

Au risque que l’habitude vole la surprise.
Au risque  que l’habitude vole l’indignation.
 Au risque   que l’habitude vole parfois la compassion.

Pour les chrétiens, l’Avent invite à veiller.

 Ici, nous apprenons que veiller, c’est d’abord refuser de s’habituer  car l’habitude pourrait devenir un mur.

Finalement , la vraie question n’est plus :
« C’est grave, docteur ? »
La vraie question est :
« Que faisons-nous, maintenant que nous identifions le symptôme ? »

Et la réponse, humble mais résolue, pourrait commencer ainsi :
Garder les yeux ouverts.

 Laisser le cœur vigilant.

Et poser, chaque jour, un geste de solidarité.

L’habitude n’a de pouvoir que si nous la laissons faire.
À nous de choisir l’action qui réveille.

Ambohimasoha

le 1er décembre 2025.

Bérangère & Jean Pierre


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Commentaires

9 réponses à « « Mba mafy ve izany, dokotera ? » »

  1. Avatar de observantwanderlust12e78a6fd2
    observantwanderlust12e78a6fd2

    Chers Jean Pierre et Bérangère

    Effectivement l’être humain s’ habitue bien vite au malheur, à la misère …ainsi est notre nature. Cependant votre réflexion montre que vous êtes vigilants!

    L’Avent est un temps d’attente et de préparation intérieure. Ouvrir son cœur durant cette période, c’est accepter de ralentir, d’écouter plus profondément ce qui se passe en soi et autour de soi. C’est laisser entrer plus de lumière, de douceur et d’espérance dans sa vie.
    Cela peut se traduire par de petits gestes : offrir du temps, pardonner, accueillir l’autre sans jugement, ou simplement se rendre disponible à la joie et à la paix qui cherchent à naître en nous.

    Ainsi votre présence à Madagascar témoigne que vous êtes en chemin depuis bien plus longtemps que ce temps de l’Avent…..

    Bien amicalement

    Chrystele

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de J-Pierre et Bérangère

      Merci Chrystele,
      C’est avec beaucoup d’ interet que nous lisons les commentaires afin de mesurer les possibles écarts.
      Belle fin d’année
      Bérangère et Jean Pierre

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  2. Avatar de Françoise Lesavre
    Françoise Lesavre

    Un grand merci pour ce partage. Oui, gardons les yeux ouverts, le coeur accueillant, même si nous ne pouvons éradiquer la misère. Je me souviens à Madagascar d’avoir aidé mes soeurs à ouvrir les yeux, car effectivement l’habitude de tels environnements anesthésient notre coeur et notre intelligence

    bien cordialement à vous. Bon AVENT

    françoise Lesavre

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de J-Pierre et Bérangère

      Françoise,
      C’est avec plaisir et interet que nous lisons vos commentaires
      A bientot

      J’aime

  3. Avatar de Bernadette Delobel
    Bernadette Delobel

    Merci Jean Pierre et Bérangère !

    Merci de partager votre regard et quelque chose de vos stimulants chemins intérieurs.

    Bon Avent à vous tous les deux !

    Bernadette

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    1. Avatar de J-Pierre et Bérangère

      Merci Bernadette
      Au plaisir de nous retrouver à ORLEANS, Paris ou ailleurs…
      Belle fin d’année

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  4. Avatar de Sr Thérèse, Assomption
    Sr Thérèse, Assomption

    Merci pour ce vibrant et profond témoignage !

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  5. Avatar de Catherine Legrand
    Catherine Legrand

    Merci quelle belle invitation en ce début d’AVENT ! Invitation à ne pas s’habituer à ce qui doit nous toucher ! Amitiés Catherine

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    1. Avatar de J-Pierre et Bérangère

      Merci , belle fin d’année
      Amitiés

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